La Presse
jeudi 19 juin 1997
(Éditorial)
page B2

Un nouveau virus sur le Web : L'OLF

par Alain Dubuc

C'est maintenant au tour d'Internet. L'Office de la langue française a choisi de s'attaquer à des sites Web unilingues anglais, avec l'appui enthousiaste de la ministre Louise Beaudoin. L'organisme, infatigable, poursuit donc une boutique informatique du West Island pour la forcer à mettre plus de français sur son site.

Ce nouveau front chez les croisés de la loi 101 a, bien entendu, provoqué les prévisibles réactions du côté anglophone. Aislin, notre collègue caricaturiste de The Gazette, a comme d'habitude présenté Mme Beaudoin en dominatrice sado-maso, vêtue de cuir, cravache à la main. Mais ce n'est pas cette image de « Ilsa, louve des SS » qui sied le mieux à Mme Beaudoin dans ce dossier. Elle fait plutôt penser à une Sagouine qui s'«enfarge» encore une fois dans son seau.

Personne ne niera le fait que la domination de l'anglais et des valeurs américaines su Internet pose problème, aux francophones comme aux autres cultures qui se sentent marginalisées par le phénomène. Ce n'est pas pour rien que Mme Beaudoin était l'hôte d'un sommet de la francophonie sur ce thème, au début du mois, à Montréal. Mais par cette nouvelle bataille, on a choisi de s'attaquer au problème sur le mode du « picossage » futile.

Nous savons tous à quel point, partout dans le monde, il s'est révélé impossible de réglementer Internet. Le Québec, en partant au front, fait non seulement preuve de donquichottisme, mais il risque de se couvrir de ridicule à travers le monde.

D'autant plus que l'outil utilisé, la loi 101, qui n'est pas conçu pour cela, risque de mener à l'échec. On pourra difficilement assimiler un site Internet à une forme d'affichage qui affecte le visage français de Montréal. On pourra encore moins y interdire de la publicité seulement en anglais quand la chose est parfaitement légale pour ceux qui publient une publicité dans The Gazette.

Ce déploiement d'ardeur bureaucratique, avec les tensions qu'il provoquera, ne pourrait pas de toute façon faire progresser le fait français d'un milimètre, et c'est le plus navrant. Le français n'est pas menacé par les sites locaux en anglais, que personne n'est d'ailleurs obligé d'aller consulter, et qui représentent une infime proportion des sites anglophones accessibles sur le Web. Ce qui menace, c'est le pouvoir d'attraction des logiciels de navigation, le caractére séducteur des sites populaires. Et la parade ne consiste pas à harceler quelques commerces anglo-montréalais, mais de favoriser développement de site sfrancophones.

Encore une fois, parce que la défense du français est monopolisée par des bureaucrates en mal de causes et des politiciens à la recherche de symboles et de coups d'éclat, on s'attaque à des vétilles, plutôt qu'aux grands problèmes qui entravent toujours l'épanouissement du français, comme la langue de travail, l'apprentissage du français pour les immigrants ou pour les écoliers, la valorisation de la lecture, l'appropriation des nouveaux outils de communication. Encore une fois, on préfère la coercition à l'aggressivité créatrice.

Mais pourquoi la défense de notre langue a-t-elle si souvent ce côté petit et mesquin? Le français mérite pourtant beaucoup mieux que cela.


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