Le Journal de Montréal
jeudi 19 juin 1997
page 20

À la chaudière

Avec toute la détermination du petit garçon qui a décidé de vider l'océan avec sa chaudière en plastique, l'impayable Office de la langue française vient de s'attaquer à l'Internet. Autant envoyer une mise en demure au monde entier.

par Michel C. Auger

Les techo-ploucs de l'OLF viennent, en effet, d'envoyer une mise en demeure à une boutique de matériel informatique de Pointe-Claire, l'enjoignant de traduire sone site Web en entier. Le propriétaire de la boutique aurait pu choisir d'n rire -- après tout le ridicule est une très bonne arme pour qui sait s'en servir -- mais en bon Anglo-Montréalais, il a préféré se proclamer le premier techno-martyr de la loi 101. Banal, mais prévisible.

L'OLF se fonde su l'article 52 de la loi 101 qui prévoit que « les catalogues, brochures, dépliant, annuaires commerciaux, et toute publication de même nature doivent être rédigés en français » L'article, selon l'OLF, s'applique à tout document « dont le but essentiel est de promouvoir des produits ou des services » et donc, aus sites comerciaux sure l'Internet. Cela n'est pas certain étant donné qu'il s'agit de droit nouveau, mais admettons pour le fins de la discusion que c'est une interprétation défendable.

Mais l'Internet est un réseau mondial qui ne tient nul compte des frontières. Le lieu d'origine physique du serveur n'a aucune importance, il pourrait être à Pointe-Claire, à Pembrooke, ou à Pékin qu'il servirait tout aussi efficacement les clients québécois. Il suffit donc que le document publicitaire soit destiné à une clientèle quÉbécois s pour être soumis à sa juridictionm de la même façon qu'un document imprimé aux États-Unis et distribué au Québec est soumis à la loi 101.

Pour tout le monde

Le seul ennui, c'est qu'il faudra alors envoyer des mises en demure à toutes les sociétés du monde qui n'ont pas traduit en français l'intégralité du contenu publicitaire disponible sur Internet et qui s'adresserait, entre autres aux Québécois. Si une boutique de Pointe-Claire a commis une infraction en ne traduisant pas la totalité de son site, c'est aussi le cas d'à peu près tout le monde qui a un site Internet. Puisque la loi doit s'appliquer également pur tous -- c'est un principe de droit fondamental -- il faudra que 'OLF envoie des mises en demure dans le monde entier, depuis la moindre binerie jusqu'à des multi-nationales come IBM.

Mais, au fait, pourquoi se contenter d'ne interprétation aussi restrictive de la loi ? Le contenu sure Internet est-il assimilable à une publication commerciale imprimée ou n'est-ce pas plutôt de l'affichage ? Les anglophones ne disent-ils pas d'une information qui a été placée sur Internet qu'elle a été « posted », ce qui se traduit par affichée ?

Si tel est le cas, l'OLF devra s'assurer que, conformément à la loi 101, le message français soit en lettres deux fois plus grosses que le contenu anglais pour tous les site Internet contenant de l'information de nature commerciale qui pourrait être desinée à des Québécois. Ridicule ? Sans doute, mais c'est dans la logique de l'interprétation de la loi 101 qui permet à l'OLF d'aller faire la police sur Internet.

La réalité, c'est que la loi 101 n'a jamais étÉ conçu pour s'appliquer à une technologie qui n'existait pas et qu'on ne pouvait pas imaginer il y a à peine 20 ans. Il serait bien illusoire de vouloir appliquer des articles destinés à réglementer la distribution de circulaires à un réseau informatique planétaire et intangible, dont la langue d'usage n'est ni le français, ni l'anglais, mais le numérique.

Si l'OLF veut servir à quelque chose dan ce dossier, qu'elle donne donc l'argent qu'elle aurait utilisé à patrouiller l'Internet à ceux qui travaillent à mettre des contenus français sur Internet, comme le Fonds de l'autoroute de l'information. Si la francophonie doit progresser sur Internet ce ne sera pas à cause de ses gendarmes mais grâce aux créateurs.


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